La ruée sur les rues

Section: Nouvelles- Jan 23, 2015 Commentaires fermés sur La ruée sur les rues

Tandis que certains revendiquaient sa pleine possession («À nous la rue !»), d’autres en appellent au partage («Partageons la rue !»). Deux injonctions qui présentifient le lien organique entre la rue et la vie politique de la Cité. Pourquoi se rue-t-on dessus ?

Depuis l’annonce du réaménagement de Sainte-Catherine, un maelström nordique déferle sur la Cité québécoise. Montréal voit s’affronter deux visions de la rue, deux avenirs de la vie publique. Le trait n’est-il pas quelque peu forcé ? Quoi de plus anodin, de plus enfoui, de plus invisible qu’une rue, m’opposeriez-vous ? Et pourtant, elle fonde une réflexion plus approfondie sur la valeur de nos espaces publics. La faute au partage.

Rue partagée à Brighton (UK) - Photo : GREF

Rue partagée à Brighton (UK) – Photo : GREF

Rue partagée à Brighton (UK) - Photo : GREF

Rue partagée à Brighton (UK) – Photo : GREF

 Si en apparence, le partage de la rue obtient un consensus sans opposition formelle, son caractère plurivoque dissimule un affrontement idéologique profond. Alors que les quatre premiers scénarios du réaménagement de Ste-Catherine présentaient tous les attributs du partage, aucun n’a satisfait. Et pour cause ! Une autre conception du partage de la rue se préparent, biberonnée aux expériences danoise ou hollandaise qui redécouvrent l’antique sens romain de la ville. Cette vision s’oppose à la spécialisation fonctionnelle de la rue selon laquelle chaque mode de déplacement affecte une part de l’espace public. Panacée pour certains, ersatz corbuséen pour d’autres. Peu animée, économiquement somnolente et destructrice d’urbanité, cette formule a produit et produit des rues disparates où l’espace est partagé, certes, mais dont les flux restent étrangers les uns aux autres. Il se juxtapose des tuyaux de canalisation sans aucun frottement.

Regardons la rue Rachel… Ecoutons le désarroi de ses commerçants… L’irrésistible fonctionnalisme d’hier ne fait plus recette aujourd’hui. La littérature ne connaît que trop bien les causes de cette anémie sociale. Elle peine toutefois, à en appliquer les solutions. Nécessité d’une coexistence des usages.  Nécessité d’une existence de conflits. Nécessité d’une participation inventive des citoyens pour les résoudre. Bien entendu, cette vision de la rue partagée se heurte aux autorités publiques. Un siècle de réflexes fonctionnalistes dans la production des espaces publics pèse. Quel pouvoir accepterait, voire instituerait une dose de conflits dans ses propres rues ? Ils sont fous ces romains… ces anglais, ces hollandais, ces danois, ces suédois, ces français, ces australiens, ces… new-yorkais !

Ville (auto-)proclamée où il fait bon vivre, la stratégie territoriale de Montréal ne peut plus être sourde à cet appel en réitérant les erreurs fonctionnalistes du réaménagement du boulevard Saint-Laurent. Petit à petit, l’idée trace laborieusement son chemin. Le 18 janvier 2015, la Ville de Montréal a annoncé son programme d’implantation de rues piétonnes ou partagée. Si l’effort est minime, l’épithète «partagé» a été ajoutée. Une première victoire sur le plan des idées.

 

DIAZ Jérémy – Administrateur principal du GREF

Finissant sa maîtrise à l’UQÀM sur le «retour à la rue» et l’avenue Duluth, trente ans après.