Climat d’austérité autour des Jeux de Rio

Section: Nouvelles- Fév 09, 2016 Commentaires fermés sur Climat d’austérité autour des Jeux de Rio

Sylvain Lefebvre interviewé par le Journal de Montréal : 40 ans après les Jeux de Montréal, ceux de Rio de Janeiro se préparent aussi sur fond de scandales

Rio

Quarante ans après les Jeux de Montréal qui s’étaient ouverts dans la honte d’un stade inachevé, les prépa­ratifs des Jeux de Rio de Janeiro ne se font pas non plus sans heurts ni scandales.

Le Brésil semble affligé de tous les fléaux: récession, inflation, corruption, et même d’un dangereux virus transporté par des moustiques, le Zika.

Malgré tout, l’ensemble des installations olympiques d’été est déjà terminé à 95 %.

À pareille date, en 1976, Montréal entamait son sprint final, six mois avant ses Jeux olympiques. Les installations étaient toujours en chantier, l’explosion des coûts faisait scandale et le doute persistait sur la capacité de la Ville à y arriver à temps.

Les travaux avaient été ralentis par des grèves et l’administration du maire Jean Drapeau avait été mise sous tutelle par Québec à cause de son incapacité à respecter les coûts et les délais.

Rio met pour sa part les bouchées doubles pour éviter de répéter l’erreur de Montréal. Elle promet d’inaugurer la nouvelle ligne de métro un mois avant les Jeux, comme Montréal avait ouvert la ligne verte (de Frontenac à Honoré-Beaugrand) deux semaines avant l’événement.

Il reste le vélodrome et le stade de tennis à terminer. La baie où se tiendront les compétitions de voile ne sera toutefois pas décontaminée à temps.

Problèmes économiques

Le Brésil souffre cependant de problèmes plus profonds que le Québec de 1976, comme l’explique le professeur du Département de géographie de l’UQAM Sylvain Lefebvre.

«À l’époque, la société québécoise était en processus d’émancipation, de maturité. Le Brésil, lui, est devant des défis particuliers. D’abord, celui de recevoir deux grands événements sportifs en deux ans, la Coupe du monde de soccer en 2014 et les JO cette année. Puis, dit-il, le pays vit un moment économique et politique compliqué.»

En effet, le Brésil d’aujourd’hui est bien différent de celui de 2009, quand le pays a été choisi comme hôte des JO devant Chicago, Madrid et Tokyo.

À l’époque, les Brésiliens célébraient cette victoire qui bouclait une décennie de progrès sociaux, de croissance économique rapide et d’affirmation du pays sur la scène internationale.

Mais la fête est maintenant terminée. La croissance de 7,5 % de 2010 s’est convertie en une prévision de récession de 3 % pour 2015. Le chômage grimpe et l’inflation a récemment atteint 10,6 %, soit le plus haut niveau depuis 2002.

Scandale politique

De plus, cette tourmente économique s’installe alors que le pays fait face au plus vaste scandale de corruption de son histoire. Des milliards de dollars en pots-de-vin ont été détournés des contrats de l’entreprise Petrobras, pétrolière majoritairement détenue par l’État. Tous les grands partis sont éclaboussés et l’affaire a même eu des échos jusqu’au Québec.

Notre Bureau d’enquête révélait en novembre dernier que le Mouvement Desjardins, le Fonds des professionnels du Québec ainsi qu’un fonds de la Banque Royale du Canada avaient perdu des millions en investissant dans la compagnie brésilienne. Dans un recours collectif aux États-Unis, ils disent s’être fait berner, notamment à cause de l’acquisition d’une raffinerie à un prix «vastement gonflé».

En 2006, Petrobras a en effet acheté à prix d’or une raffinerie du Texas à une entreprise du baron belge Albert Frère, partenaire d’affaires de longue date de la famille Desmarais du Québec. Un administrateur de Pargesa aurait d’ailleurs joué un rôle dans la négociation, en plus de toucher des bonis. La transaction est actuellement sous la loupe des enquêteurs brésiliens.

À Brasilia, capitale et siège du gouvernement, la classe politique s’entre-déchire autour d’une procédure de destitution contre la présidente Dilma Rousseff – le taux d’approbation de son gouvernement n’est que de 9 %. L’opposition l’accuse d’avoir manipulé les chiffres pour boucler son dernier budget.

La Québécoise Ève D’Amours Bélanger, qui habite Rio depuis 11 ans et travaille actuellement pour RIO 2016, assure que la crise n’affecte pas l’engouement pour les JO.

«La population en général est assez enthousiaste à la venue des Jeux olympiques et paralympiques. Ces derniers, entre autres, contribuent beaucoup à l’amélioration de l’accessibilité de la ville», affirme-t-elle.

Ville revampée

Rio a effectivement profité de l’événement pour se refaire une beauté. Son vieux port mal famé a été complètement revampé et son réseau de transport a été étendu.

«Contrairement à la Coupe du monde, les fonds publics ne sont utilisés que pour les infrastructures qui resteront disponibles pour la population par la suite: routes, métro, revitalisation de certains quartiers, parcs, piscines publiques, etc. Beaucoup de bâtiments sont temporaires, ce qui occasionne moins de frais. Ils seront démontés et remontés à d’autres fins, comme pour des écoles ou des centres de santé», explique Mme D’Amours Bélanger.

Pedro Trengrouse, spécialiste en droit et marketing sportif à l’école de gestion Fundação Getulio Vargas de Rio, est plus pessimiste. «Nous sommes en récession, les gens perdent leur emploi et sont de plus en plus endettés. Les Jeux s’inscrivent dans ce contexte et la population est craintive», dit-il.

Pour lui, les travaux d’urbanisation et l’amélioration du transport en commun ne peuvent être considérés comme un legs olympique. «Ça fait plus de 20 ans que le gouvernement nous promet ces projets! Ils ont attendu de recevoir la planète pour passer à l’action», déplore-t-il.

Actuellement, le budget total officiel des travaux d’urbanisation et des installations sportives s’élève à 13,3 milliards de dollars.

C’est 34 % de plus que ce qui était prévu lors du dépôt de la candidature en 2008, mais le Brésil promet de ne pas dépasser les coûts des deux derniers Jeux d’été.

«Les Jeux olympiques sont une fête. Les Brésiliens se réveilleront le 22 août prochain comme n’importe quel autre lendemain de veille. Mais je ne crois pas que le ressac soit aussi fort que le vôtre en 1976. Nos dépenses sont déjà payées. Nous ne passerons pas les 30 prochaines années à rembourser la dette de nos Jeux», dit M. Trengrouse.

LES JO EN CHIFFRES

NOMBRE DE PAYS

  • MTL 1976 : 92 pays
  • RIO 2016 : 206 pays

NOMBRE DE DISCIPLINES

  • MTL 1976 : 21
  • RIO 2016 : 28

SÉCURITÉ

  • MTL 1976 : 16 000 policiers et militaires
  • RIO 2016 : 85 000 policiers et militaires

NOMBRE D’ATHLÈTES

  • MTL 1976 : 6084
  • RIO 2016 : 10 500 attendus

COÛTS DES INSTALLATIONS SPORTIVES 

  • MTL 1976 : 1,2 milliard de dollars, 385 % des prévisions (ce qui équivaut aujourd’hui à 4,76 milliards de dollars selon la Banque du Canada)
  • RIO 2016 : 2,5 milliards de dollars, 75 % de plus que prévu

AUSTÉRITÉ

En raison de la rigueur budgétaire ambiante et de la difficulté de vendre des billets pour les compétitions, le comité d’organisation des Jeux a réduit ses dépenses de 30 % pour équilibrer son budget.

♦ Les cérémonies d’ouverture et de clôture seront donc plus modestes que celles de Londres ou de Pékin.

♦ Les athlètes n’auront pas de télévision dans leur chambre.

♦ L’idée d’installer des estrades flottantes sur le lagon qui recevra les épreuves d’aviron est mise de côté.

♦ Il y aura 20 000 bénévoles de moins que prévu (50 000 en tout), afin d’épargner sur leur formation, leur alimentation et leur transport.